« Il faut que l’entreprise soit libre de ses prises de risques » (Pierre Ippolito, UPE06)

Présent à la REF, le rassemblement des patrons de France qui se tient toutes les fins août à l’Hippodrome de Paris-Longchamp, où il menait une délégation d’une vingtaine de dirigeants azuréens, le président de l’Union pour l’entreprise des Alpes-Maritimes, très impliqué sur les sujets de RSE, insiste sur la nécessité d’en finir avec une certaine défiance de l’Etat par rapport aux entreprises, dit combien la revalorisation du travail est indispensable à bien des égards et pourquoi patronat et salariés doivent faire front commun.
(Crédits : DR)

LA TRIBUNE - C'est la rentrée et qui dit rentrée dit mesure du moral des chefs d'entreprises...

PIERRE IPPOLITO - Selon une étude menée par le Medef, le moral des chefs d'entreprises par rapport à leur entreprise est plutôt positif, près de 72% font preuve d'optimisme. En revanche, concernant l'environnement économique français, ils ne sont plus qu'un sur deux. Il y a donc un écart qui commence à se créer entre l'optimisme par rapport à leur business et l'optimisme par rapport à l'économie en général. Ce qui se comprend car on se rend compte que l'inflation n'est pas dépendante de nos sociétés, les tensions géo-politiques ne sont pas de notre ressort... il existe un environnement économique qui est non-maîtrisé par les chefs d'entreprise qui leur fait peur. Pour autant, les entreprises, à court terme, ont des carnets de commande encore soutenus, disposent d'une visibilité tout de même assez correcte... Il y a une décorrélation entre la réalité court-terme de l'entreprise et la réalité environnementale économique. L'Assemblé Nationale, qui a été refondue, est aussi gage de stress : comment les réformes économiques, dont nous avons besoin, vont être menées, avec des points de vues aussi divergents ? Cela peut très bien se passer et on espère une confrontation d'idées, un débat et un consensus. Mais il y a quand même un risque d'avoir un blocage ou tout du moins une inactivité durant cette mandature. C'est un peu ce que j'ai ressenti du discours de la Première Ministre, discours très généraliste, très consensuel. Pas très pragmatique. J'ai n'ai pas senti forcément une volonté de se mouiller sur des réformes concrètes sur l'économie et sur l'entreprise. Son discours était à 80% autour de la sobriété, 10% autour de l'entreprise et 10% sur le travail... J'aurais préféré 80% sur le travail, la revalorisation du travail et l'emploi, que sur la sobriété - qui est du court terme. L'Etat annonce avoir quasiment fait le plein de gaz pour l'hiver, très bien... Mais a-t-il proposé aux industriels de prendre une cuve dans un camion et de le louer pendant 3 mois ? Les industriels étaient en capacité financière de le faire, mais comme il n'y pas d'échange... L'Etat n'accepte pas que le privé, les entreprises prennent des responsabilités sur des missions régaliennes. Dans l'absolu, nous n'avons pas à le faire mais lorsque nous sommes dans une situation complexe et de crise, il faut que l'Etat prenne conscience que l'on peut se substituer à lui ou être en complémentarité de lui sur beaucoup de facteurs. La réalité, c'est qu'il ne l'accepte pas d'un point de vue intellectuel donc nous subissons les choix faits alors que nous pourrions venir en support. Il faut que l'entreprise soit libre de ses actions, libre de ses prises de risque. Force est de constater qu'aujourd'hui nous n'avons pas les mains libres.

La Première Ministre a évoqué la possibilité d'instaurer un référent sobriété énergétique dans les entreprises. Une proposition portée par le MEDEF. Est-ce une bonne idée ?

C'est la seule proposition concrète du discours d'Elisabeth Borne qui rebondit, sur ce point, sur une proposition du MEDEF. Cette idée a du sens : les entreprises ont besoin d'entrer en pédagogie sur cette notion de transition énergétique, de sobriété. C'est nouveau, c'est un sujet que les entrepreneurs ne mesuraient pas forcément. Certes il y a avait déjà une prise de conscience, plus ou moins importante selon les chefs d'entreprises, mais nous n'étions pas dans l'action. Quand on est dans les problématiques de recrutement, dans les problématiques de trésorerie, la sobriété énergétique et la transition énergétique sont des sujets qui viennent après. Sauf qu'aujourd'hui nous sommes confrontés à cette nécessité de sobriété énergétique qui devient la priorité numéro 2. Si nous n'avons plus d'électricité pour faire tourner nos entreprises, ça va être compliqué. Mais si nous n'avons personne pour travailler dans l'entreprise, c'est encore plus compliqué. Ce n'est pas la transition énergétique et la sobriété avant l'emploi et les problématiques de valorisation du travail mais la valorisation du travail et pour cet hiver la sobriété énergétique, côte à côte. Avoir un référent sobriété dans les entreprises, cela devrait permettre de structurer en interne un interlocuteur formé. Mais ce qui manque aujourd'hui, c'est un parcours spécifique pour accompagner cette sobriété. Hormis le bon sens du chef d'entreprise, peu de solutions formalisées, structurées, existent. Je vais proposer à la chambre de commerce et d'industrie Nice Côte d'Azur de mener une task force capable de soumettre aux entreprises du territoire des solutions concrètes, pragmatiques, qui parleront autant aux collaborateurs qu'aux chefs d'entreprise. On n'allons pas mener des diagnostics sur 3 mois : ce serait inefficace et nous n'avons ni l'énergie ni les moyens pour le mener à bien. Nous allons plutôt travailler sur le bon sens pour aller chercher ces 10% d'économies énergétiques. Mais ensuite, nous devons enclencher un vrai plan d'actions d'audit énergétique de chaque entreprise.

Faut-il une croissance sobre ?

C'est à la fois un débat et ce n'est pas un débat. Je défends, comme Geoffroy Roux de Bézieux, un capitalisme de bon sens et décarboné. Je crois à une croissance qui crée de la valeur mais avec un spectre sur l'écologie beaucoup plus fort. Tous les métiers autour de la transition énergétique sont en train d'exploser. Aujourd'hui, cela tourne beaucoup autour du conseil, du service, mais nous allons arriver aux sujets industriels, pour passer à l'acte. Il existe donc des opportunités pour les entreprises de s'engouffrer sur ces nouveaux métiers. Cette transition écologique peut aussi représenter une opportunité économique.

Le coût de 40 milliards d'euros par an, engendré par la transition énergétique signifie un investissement de 20% supplémentaire pour les entreprises. Qui va payer ?

Les banques. L'investissement provient, dans 95% des cas, des partenaires bancaires et il faudra qu'ils jouent leur rôle sur cette transition écologique pour accompagner les financements. Les entreprises ne peuvent utiliser leurs fonds propres pour réaliser cette transition énergétique. Les fonds propres doivent leur permettre d'affronter les crises économiques, doivent servir à renforcer leur stabilité financière post-Covid. Si on veut continuer à investir sur cette transition énergétique, il faut que les banques disposent de financements spécifiques. Certaines entreprises sont très endettées, pour certaines le PGE reste à rembourser. Il va donc falloir déterminer de nouvelles règles de ratio d'endettement. L'une des pistes serait de décider que l'investissement consenti pour la transition énergétique n'entre pas dans les ratios d'endettement pour les partenaires bancaires. Voilà une suggestion très concrète, cela permettrait aux entreprises d'investir, sans être pénalisées par la sortie Covid et leur endettement passé. Sinon nous allons être dans une logique de remplacement d'investissement. On ne doit pas avoir à choisir entre l'emploi, la pérennité de l'entreprise et la transition écologique. Cela doit être complémentaire.

Concernant les problématiques de recrutement, l'Union patronale peut-elle apporter des solutions ?

Il faut mener un vrai travail pédagogique. La problématique du recrutement est une problématique sociétale. Ce n'est pas un territoire, tout seul, qui peut la résoudre, il faut être très clair avec cela. Mais pour autant, à notre échelle, il faut que nous ayons des actions concrètes et fortes, à la fois auprès des écoles et de l'Education. Car ça commence par l'éducation de nos jeunes, expliquer ce qu'est le travail, ce qu'est l'économie... L'Education Nationale n'est pas sensible au sujet économique. Nous pouvons peut-être prendre le lead sur les stages de 3ème. L'UPE à un vrai rôle à jouer d'accompagnement, pour les jeunes dans la recherche d'une entreprise où effectuer leur stage - pas forcément dans les entreprises que leurs parents connaissent - mais aussi de l'encadrement de ce stage puisque l'Education nationale n'explique pas ce qui doit être fait. Certaines grandes entreprises disposent d'un service RH qui définit un parcours mais 90% des TPE PME du département voient leur chef d'entreprise être livré à lui-même. L'idée serait de créer un guide et peut-être remettre au stagiaire, à l'issue de son stage, un document ludique - pourquoi pas une bande dessinée - pour qu'il ait un premier contact et un premier résumé de ce qu'est l'entreprise. Cela pourrait être fait dès l'année prochaine.

Outre la partie éducative, il y a aussi la partie sociétale. C'est-à-dire réexpliquer pourquoi le travail n'est pas un mal en soi, qu'il est indispensable à l'épanouissement personnel à long terme. On a trop séparé l'épanouissement personnel et le travail. L'épanouissement personnel c'est le travail plus autre chose. Les obligations peuvent être perçues comme l'occasion de développer ses compétences, d'évoluer professionnellement... Il existe un lien social dans l'entreprise qui fait que l'on peut y rencontrer des amis, voir naître de belles histoires. Il y a une vraie pédagogie à mener sur ce point et pas uniquement auprès des jeunes.

Et puis, nous allons devoir peut-être être davantage revendicatifs, nous patronat, pour revaloriser le travail. Les messages passés par les membres du gouvernement ne sont pas assez forts. On parle de pouvoir d'achat avant de parler de revalorisation du travail, cela me choque. Le pouvoir d'achat vient par la revalorisation du travail. Je pense qu'il faut recréer un écart positif au profit des travailleurs. Non pas que je veuille stigmatiser les non-travailleurs mais je veux valoriser les travailleurs. La prime d'activité est un constat d'échec. Où on en revient à la fiscalité. On ne demande pas à ce que la France soit un paradis fiscal mais qu'elle soit dans une moyenne européenne. Cela me paraît être une demande tout à fait légitime. Nous avons aussi un travail à faire avec les syndicats salariés parce que nous sommes dans le même bateau. Nous devons faire front commun. Dès la rentrée, j'aurais un échange avec chaque représentant des syndicats salariés afin de trouver des points de convergence, des points de compromis pour éventuellement mener une action commune. Cela viendrait en complément de la pédagogie, de l'éducation. Il faut une prise de conscience plus forte sur la situation réelle des entreprises, sur cette pénurie de main d'œuvre qui les met en péril.

A suivre en direct dès 9h15 - Aix-Marseille Zéro Carbone

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