« L’industrie doit être soutenue si on veut éviter le chaos social » (Marcel Ragni, UIMM06)

Porte-parole d’une industrie tricolore, moderne et exportatrice, le président de l’Union des métiers de la métallurgie dans les Alpes-Maritimes, par ailleurs dirigeant de l’entreprise familiale Ragni, basée à Cagnes-sur-mer, aimerait beaucoup que le secteur – qui va de la sidérurgie au nucléaire – soit considéré réellement comme une filière stratégique par les candidats à l’élection présidentielle et plus largement les décideurs, et pas uniquement en période de réindustrialisation souhaitée. Et de dire quels leviers il faudrait activer pour que la compétitivité industrielle soit réellement propulsée.
(Crédits : DR)

Comme beaucoup d'industriels engagés, Marcel Ragni a longuement écouté les quatre candidats à l'élection présidentielle (Eric Zemmour, Anne Hidalgo, Marine Le Pen et Valérie Pécresse, par ordre d'apparition NDLR) venus ce 10 mars, expliquer, détailler, argumenter leur vision de l'industrie française lors d'une journée dédiée à la Mutualité à Paris. Une journée attendue, tant l'industrie a été regardée avec les yeux de Chimène en période post-crise, là où Plan de relance et discours poussent à une réindustrialisation de la France.

Sauf que de réindustrialisation il n'est possible qu'avec une stratégie long-termiste. Booster, encourager les projets d'investissement, de modernisation, de nouvelles lignes de production, c'est un bon début et c'est même l'élan nécessaire, mais ce n'est pas tout. Loin de là.

Comme toutes les filières donc, l'Union des métiers de la métallurgie a décidé d'auditer les candidats à l'élection suprême. Un exercice imposé qui montre que malgré les beaux discours d'un côté comme de l'autre, il faut aller au-delà des coups de pouce - aussi indispensables soient-ils et des déclarations intempestives - pour doter la France d'un réel plan de reconquête, urbi et orbi.

Et le contexte n'arrange rien à l'affaire. La guerre en Ukraine déstabilise les approvisionnements et impacte l'avenir. Sur la scène de la Mutualité, le discours d'Eric Trappier, le président de l'UIMM et PDG de Dassault Aviation est sans équivoque : « l'industrie est une souveraineté du pays, le message de l'industrie passe peu à peu, mais nous venons d'une longue décroissance, en valeur absolue comme relative. La guerre en Ukraine est une crise majeure qui entraîne des conséquences importantes ». Relance tardive du nucléaire, pénurie de titane pour l'aéronautique, cours du nickel qui explose. « Passer à la voiture électrique rapidement va être un sujet ». La bauxite figure aussi sur la cartographie des métaux que l'UIMM dresse avec d'autres acteurs au sein de la cellule de crise mise en place par l'Elysée. Et puis, « en termes de valorisation d'actifs, quelles vont être les conséquences pour les entreprises qui avaient mis en place des moyens de production en Russie ? » interroge encore Eric Trappier.

Manque d'écoute des décideurs

Tout cela finalement concoure à montrer à quel point on ne doit pas badiner avec l'industrie et n'en faire qu'un sujet de post-covid.

« La situation de l'industrie est très préoccupante car nous faisons face à de plus en plus de soucis d'approvisionnement, des augmentations de prix de toutes les matières premières et pas forcément une grande écoute des décideurs en tout genre de pouvoir absorber de telles augmentations et continuer à faire marcher l'industrie », résume Marcel Ragni.

Pour qui il « y aurait un sujet très important à porter, qui est le soutien à l'alternence mais avec un accompagnement de l'éducation. Et cela afin de trouver des entreprises qui acceptent d'accueillir les alternants ». Comprendre que si l'alternance est, elle aussi, encouragée, les entreprises manquent néanmoins de proactivité en la matière.

Et pour que tout fonctionne le mieux possible c'est un spectre plus large d'entreprises qui doivent être accompagnées dans ce choix. Pas seulement les PME mais aussi les ETI, pour que « ces sociétés aient l'engouement de l'alternance ». Et que « ces aides ne soient pas des aides à posteriori : il vaudrait mieux un effacement des charges directes, cela serait une meilleure option pour donner envie ».

Mais renforcer le recours à l'alternance n'est évidemment qu'un petit bout de la solution. Où intervient le sujet du pouvoir d'achat, celui suffisamment structuré pour participer à faire vivre l'économie. « Avec un SMIC on ne peut plus vivre. Il faut donner la possibilité aux chefs d'entreprises de donner davantage, sans pour autant que cela entraîne une augmentation des charges. Il faut permettre à l'employé de vivre mieux, ce qui permettrait de relancer une économie immédiate. Lorsqu'un salarié est augmenté, il dépense ce plus ce qui fait que l'économie se fait naturellement. Cet argent revient dans le circuit, crée de la TVA, crée de l'impôt et de l'économie... »

Flécher la commande publique vers les PME

Sur le sujet de la féminisation de l'industrie, Marcel Ragni estime qu'il n'y « a pas besoin de quotas ou d'aides pour que les femmes trouvent leur place. Il suffit d'avoir un dialogue basé sur la compétence et on s'apercevra que lorsque les salariés sont compétents, cela se fait naturellement ». De souligner que Ragni connaît bien la problématique, avec 30% de femmes dans l'équipe, et que le sujet du salaire ne se pose pas.

« La place de la femme dans l'entreprise est nécessaire, intéressante et constructive. Dans ce secteur de la métallurgie - considéré comme un métier d'homme - encourager de la mixité apporte à tous. La mise en place des 5S (stratégie de rangement, facilitation de l'environnement de travail... qui fait partie de l'industrie 4.0 NDLR) est actuellement menée par une jeune femme de 25 ans qui vient ainsi, modifier les habitudes de salariés présent dans l'usine depuis des années. Et elle sait se faire entendre. Ça s'appelle uniquement la compétence. Il faut faire honneur à la compétence en priorité et les chefs d'entreprises savent le faire car cela est nécessaire pour obtenir de la rentabilité ».

Autre sujet qui empêche les PME et ETI de l'industrie française d'être plus conquérantes est celui de la commande publique. 200 milliards d'euros qui vont vers les entreprises du CAC 40 ou celles basées à l'étranger, c'est un certain déséquilibre qu'il faudrait rétablir.

« Pourquoi ne pas redonner du sens à l'industrie en passant par une commande publique mieux orientée ? Sans faire du protectionnisme politique et du racisme de marque mais en mettant simplement une note importante sur la notion d'écologie, de développement durable et d'émission de CO2. Quand on livre un matériel à 100 km ou 200 km alors qu'on en fait venir de 10.000 km, de Chine, on sait pertinemment que la note sera zéro pour le Chinois et 10 /10 pour l'entreprise nationale ou européenne. Donc on doit faire de l'écologie une forme de préférence nationale et européenne. Nous avons 200 milliards de commande publique mais nous sommes obligés de faire de l'export, aller chercher ailleurs ce que l'on pourrait avoir en France. Le propos n'est pas de dire qu'il faut fermer les frontières, mais au moins donner du sens à nos achats ».

Baisser encore les impôts de production, « une hérésie »

Après des années de désindustrialisation, l'industrie tricolore peut-elle, a-t-elle retrouvé sa compétitivité ? L'industrie 4.0, en travaillant sur la pénibilité par exemple, en démontrant que les métiers sont aussi numériques, aide à renforcer la compétitivité de l'industrie française. Mais il faut que l'industrie française soit davantage prophète en son pays.

Après la baisse des impôts de production - effective depuis près de deux ans et qu'il faut continuer à baisser car c'est une hérésie, estime Marcel Ragni - faut-il aussi réformer les droits de succession et de transmission ? Indéniablement, pour le président de l'UIMM06, qui a connu, au sein de l'entreprise familiale, deux époques de rachat entraînant obligation de prêts et paiement d'impôts et qui suggère de s'inspirer de la voisine Italie, qui offre l'opportunité aux entreprises familiales d'une transmission par simple écriture devant notaire.

Car faciliter la fiscalité c'est aussi faire en sorte que les entreprises demeurent sur le territoire et puissent se développer. « L'impôt fait fuir. Moins on en fait plus on crée de l'économie ».

La stratégie du stock tampon

Et dans le contexte actuel, où les difficultés d'approvisionnement, déjà sensibles après la crise, sont désormais encore plus impactantes avec la guerre, c'est aussi l'organisation interne des entreprises qui doit être revue et aménagée. La stratégie de stock tampon est, par exemple, une façon de limiter les défauts d'approvisionnement. « J'ai toujours fait beaucoup de stock car je considère que l'argent à la banque ne sert à rien et que la trésorerie est mieux dans le stock. Cela m'a permis en 2008 de répondre beaucoup plus facilement et avec de la flexibilité à des demandes de mes clients, avec des délais plus courts que mes concurrents. C'est ce qui nous a fait grandir ».

Et d'insister pour que l'on reconsidère l'industrie, qui « aujourd'hui est ouverte à tous. La reconversion est facile dans ce secteur. On doit soutenir l'industrie si on veut éviter le chaos social ».

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