Les femmes dans la tech : tout se joue-t-il avant 6 ans ?

Clairement, le sujet de la place des femmes dans le secteur du numérique est une arlésienne. On en parle beaucoup, de nombreux acteurs se mobilisent, les pouvoirs publics s’en saisissent, mais quand on regarde froidement les chiffres, il s’avère que la gente féminine brille toujours par son absence - ou par sa présence discrète - dans la discipline. Et si le sujet, bien que traité avec la meilleure volonté du monde, n’était pas pris par le bon bout. Quand on parle de “femmes”, n’est-il pas déjà trop tard ? Ne devrait-on pas plutôt parler de “filles” et surtout parler “aux filles” pour endiguer le phénomène dès les premières années et traiter le problème à sa racine ? Par Amélia Matar, fondatrice et dirigeante de COLORI.

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(Crédits : Shehan Hanwellage)

Quand on parle d'égalité homme/femme, on considère bien souvent que la situation évolue favorablement, que les femmes ont acquis des droits, que les rôles sont mieux répartis et que le pouvoir est équitablement distribué. Ce n'est pas faux. Il est clair que notre société a fait des progrès remarquables ces dernières années. Il est juste de considérer que les femmes ont dorénavant accès à de nombreuses disciplines et qu'elles occupent ici et là des positions de pouvoir.

La réalité statistique qui pique

Mais force est de constater que les chiffres sont toujours dramatiquement déséquilibrés et que la Tech est un monde profondément inégalitaire. Pire, les inégalités progressent d'année en année. Isabelle Collet, dans Les Oubliées du numérique souligne avec justesse qu' « il n'y a que 5% de femmes ingénieures en 1972, 14% en 1983... En revanche, à ce moment-là, les femmes sont 20% dans la filière informatique. Cette filière est celle qui comporte le plus de femmes, après la filière de l'agroalimentaire. Dans les années 1980, un changement se produit, de sorte qu'en 2017, les femmes ne sont plus en moyenne que 12% dans les écoles d'ingénieur·es en informatique, 10% à l'université, 8% dans les filières de technicien.nes supérieur.es (BTS, DUT) (...). »

20% de femmes dans la filière informatique en 1983 contre 12% en 2017. Les statistiques sont claires : c'est l'inégalité homme/femme qui progresse dans la Tech et non l'égalité. Si on lit ces chiffres à la lumière des politiques menées par l'État et des millions d'euros dépensés par les grandes entreprises pour attirer des talents féminins, il y a de quoi s'arracher les cheveux. La société civile aussi se mobilise. Des associations comme les Digital Ladies & Allies dirigée par Merete Buljo, multiplient les actions pour pointer ce déséquilibre criant. Le « Do Tank » mène des actions pour favoriser l'éducation au numérique, augmenter la visibilité des femmes dans la Tech et favoriser l'apprentissage du numérique tout au long de la vie (7 à 77 ans).  Solenne Bocquillon-Le Goaziou, sa secrétaire générale souligne le fossé entre les pays « Lorsque j'étais DRH à l'international, j'avais par exemple, 60% de femmes dans les métiers de l'informatique en Inde ». En effet, le déséquilibre est flagrant quand on regarde les autres pays. Alors pourquoi les chiffres n'évoluent-ils pas favorablement malgré tous les efforts consentis par les acteurs et actrices du secteur ?

L'enfant est l'avenir de la femme

En 1946 paraît le livre de Maria Montessori L'enfant est l'avenir de l'homme : La formation de Londres. Ce livre majeur de la pensée Montessori réunit des cours que la grande dame dispensa lors d'un séminaire à Londres. Le travail de cette éminente pédagogue est trop vaste pour être abordé ici en détail, mais l'une des convictions les plus fermes de Montessori est que l'enfance constitue la glaise dans laquelle se pétrit l'adulte. « Les enfants de 7 et 8 ans sont déjà de "vieilles personnes". Il faut favoriser un apprentissage précoce, alors que l'enfant est tout jeune et créatif. » dit-elle dans cet ouvrage. Elle ajoute plus loin que les psychologues de son époque ont enfin compris que « (...) pour comprendre un adulte, il faut comprendre l'enfance qu'a vécue cet adulte. » Quelle enfance vivent les filles pour qu'une fois devenues femmes, elles se détournent ainsi de ces disciplines techniques ? Et surtout, comment, nous, conscients de ces bévues, pouvons agir dès à présent.

Lisa Jacquey, docteure en sciences cognitives, co-autrice avec Marion Voillot du MOOC La petite culture numérique, Le développement du tout-petit à l'ère numérique souligne que le jeune enfant, dès ses premiers jours, fait preuve de capacités d'apprentissage exceptionnelles. On sait que l'enfance, jusqu'à cinq ou six ans puis l'adolescence, sont des périodes particulièrement propices à l'apprentissage. Du fait d'une plasticité neuronale importante, le petit enfant devient spécialiste de l'environnement et de la culture dans lesquels il grandit. C'est pour cette raison, que les Japonais peinent à dissocier les sons produits par les lettres R et L en français. Enfants, ils n'ont pas appris à dissocier ces sons. Et une fois passées ces périodes favorables aux apprentissages, il est difficile, adulte, d'apprendre ces notions. De la même façon, durant ces premières années, l'enfant intègre la façon dont fonctionne la société. Lorsqu'il observe, tout petit, que les femmes sont majoritaires dans les métiers liés à l'éducation et aux soins, il apprend inconsciemment, mais profondément, que ces métiers sont destinés à certaines catégories. Lorsqu'il observe que ses initiatives sont encouragées ou entravées selon son genre, il intègre que des comportements sont attendus selon qu'il soit un garçon ou une fille. Lisa Jacquey rappelle que le sentiment d'appartenance à un groupe de genre se construit très tôt chez l'enfant.

Plusieurs études[1] montrent que les professionnels de l'éducation, sans en être conscients, et avec la meilleure volonté du monde, agissent en fonction de biais de genre très forts. Il s'avère que les interactions sont plus importantes entre l'enseignant (e) et les garçons, et que ces derniers sont perçus comme plus intelligents par nature, alors que les filles brillantes le seraient davantage par le travail qu'elles fournissent.

L'entourage proche joue également un rôle majeur. Les parents bien sûr, mais aussi les grands-parents et la fratrie alimentent l'enfant en jouets, en dessins animés ou en vêtements qui participent à le cantonner à certains rôles selon son genre. Les jeunes enfants ont un super cerveau. Et ces super-pouvoirs leur offrent une capacité accrue d'observation de leur environnement et de la place qu'ils doivent y occuper en tant que filles ou garçons.

Ne rien lâcher, à tous les âges !

Dès le plus jeune âge, il est crucial que les filles aient accès, tout autant que les garçons, à ces apprentissages. Dans les ateliers d'initiation au numérique sans écran, pour les maternelles, nous observons que les filles comme les garçons découvrent avec beaucoup de plaisir les rouages du numérique et s'initient avec autant de facilité que les garçons à la programmation. Aurélie Jean, scientifique numéricienne de renom, autrice de l'ouvrage De l'autre côté de la machine : Voyage d'une scientifique au pays des algorithmes, ajoute que « tous les enfants, filles et garçons, naissent scientifiques de la data selon Emmanuel Schanzer, scientifique et fondateur de Bootstrap World. Cela étant dit, il faut développer l'appétence naturelle des petits pour les sciences, les chiffres et les raisonnements analytiques, pour permettre aux petites filles de se dire "c'est fait pour moi !"».

Les recherches sur le sujet confirment cette intuition. Le travail de thèse de Amanda A. Sullivan[2] montre que la participation d'enfants de 5 à 7 ans à des ateliers avec des robots durant 7 semaines (1j/semaine) augmente significativement l'envie des petites filles de devenir ingénieure (comparativement à la situation qui précède le cycle d'ateliers, et à un groupe contrôle n'ayant pas eu d'atelier). Le degré d'envie des filles de devenir ingénieure devient alors comparable à celui des garçons. De plus, elle montre qu'après les 7 semaines d'ateliers, les compétences en programmation des garçons et des filles sont comparables, mais seulement quand l'animation des ateliers est assurée par des femmes. Les garçons présentent de meilleures performances que les filles quand les médiateurs sont des hommes.

Les premières années sont donc cruciales mais les suivantes comptent tout autant. Des initiatives comme Magic Makers et Inclusive Coding (qui intervient spécifiquement dans les Quartiers Prioritaires de la Ville) offrent aux filles (et aux garçons naturellement) la possibilité de s'initier très tôt au langage informatique. Céline Heller, fondatrice de l'association Inclusive Coding, souligne qu'il est doublement essentiel que les filles issues de milieux défavorisés puissent accéder à ces disciplines. En tant que filles, et en tant que personnes issues de quartiers sensibles, il est encore plus probable pour elles de passer à côté de métiers pourtant extrêmement émancipateurs, d'un point de vue économique notamment. Surtout quand on sait que les biais liés au genre dans l'enfance sont encore plus discriminatoires dans les milieux défavorisés.[3]

Et pour celles qui sont devenues femmes, il n'est heureusement pas trop tard. Chloé Hermary est la fondatrice de Ada Tech School, une école informatique en deux ans, à la pédagogie alternative, qui a vocation à repenser le processus de sélection, l'environnement d'apprentissage et la pédagogie pour rendre le code plus accessible, et notamment aux femmes. Chloé Hermary affirme que les barrières psychologiques sont très fortes pour les femmes qui ont envie de se lancer dans la Tech. Avec Ada Tech School, son souhait est de leur donner envie d'oser. Chloé précise que l'enjeu n'est pas juste d'avoir plus de femmes dans ce secteur. L'enjeu est de rééquilibrer les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Aujourd'hui, les algorithmes façonnent nos vies, jusqu'à influencer, à notre insu, nos convictions politiques. Or ces mêmes algorithmes ne sont écrits que par des hommes, qui conçoivent des outils sans considérer la moitié de la population mondiale. On se retrouve ainsi avec des applications de running qui permettent de repérer les itinéraires de courses des coureurs, et les coureuses. Très pratique pour les prédateurs sexuels. C'est sûr, il fallait y penser. Et pour y penser, il fallait être une femme.

Il reste tant à faire pour que la situation évolue enfin favorablement et durablement. Il est évident que ce déséquilibre est nuisible aux femmes, mais aussi à l'humanité toute entière, qui se prive de la moitié de la force vive cognitive, dans un secteur qui conditionne de plus en plus nos vies. Et plus le numérique s'emparera de notre quotidien, plus cette inégalité deviendra odieuse. Il est grand temps de regarder le problème dans tous ses aspects, et notamment par le prisme de l'enfance. S'agit-il d'une grande campagne de mobilisation nationale ? S'agit-il de revoir la formation des professionnels de l'éducation ? Ou s'agit-il d'éveiller les parents, dès la grossesse, à ces sujets ? Il s'agit sans doute de tout cela à la fois.

__________________

[1] https://www.persee.fr/doc/dsedu_1296-2104_2001_num_5_1_953

[2] https://www.amandaalzenasullivan.com/publications

[3] Article de Sylvie Octobre paru en 2010 dans Cahiers du Genre.

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Commentaire 1
à écrit le 01/07/2021 à 22:37
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Bonjour, Les mesures proposées se focalisent toujours sur les générations futures de femmes du numérique. Peut-être y aurait-il lieu de se poser la question de savoir où sont passées les femmes qui ont été formées avant elles et qui ont disparu du...

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