La Brasserie du Comté ou la difficulté de la relocalisation industrielle

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(Crédits : @ Côte d’Azur France – Yann Savalle.)
Installée initialement dans la vallée de la Vésubie, la brasserie azuréenne a vu son outil de production dévasté par la tempête Alex, survenue en octobre dernier. Malgré les diverses options de relocalisation envisagées, la PME, telle sœur Anne ne voit toujours rien venir. Ce qui met en péril sa pérennité. Une situation ubuesque alors que la demande croît. Une situation qui pose surtout la question plus large de la disponibilité du foncier industriel.

C'est sans doute l'exemple - malheureux - qui montre que la relocalisation industrielle est un long parcours, au-delà des volontés bien réelles et des discours qui ne le sont sans doute pas moins.

Née en 2012, la Brasserie du Comté a fait sienne la particularité de s'installer non pas sur le littoral, mais au cœur même de la Vallée de la Vésubie, à Saint-Martin de Vésubie précisément, développant un concept issu de deux années de recherche et qui a - avait - pour particularité notamment, celle de s'approvisionner à la source d'eau naturelle et de proposer une bière 100% bio. Une petite entreprise bien loin de connaître la crise tant l'engouement pour cette marque, au positionnement volontairement à part, ne cesse de croître.

1,7 million d'euros d'investissement pour redémarrer

Amputée depuis le 2 octobre dernier de son outil de production - la tempête Alex ayant balayé le site industriel - voilà la Brasserie fort dépourvue. Car si, dans un premier temps, les brasseurs locaux ont mis à disposition leurs propres outils, permettant à la Brasserie du Comté de brasser à Peille ou à Nice Saint-Isidore et donc de remettre en route une production afin de répondre à la demande, la solution, par définition ne peut être que provisoire. Rapidement, des pistes de relocalisation ont été envisagées. Dans la Plaine du Var - là où se situe l'Eco-Vallée - l'autre, sur place même, l'un des co-fondateurs de la Brasserie portant même l'idée de créer une zone d'activité qui accueilleraient la douzaine d'entreprises, qui, comme la Brasserie du Comté, ne dispose plus de sites d'exploitation.

Autant de pistes prometteuses... non suivies, pour l'heure, de concrétisation réelle. Ni de la part de la mairie de Saint-Martin Vésubie, ni de la Métropole Nice Côte d'Azur, ni de la préfecture, un préfet délégué à la reconstruction des vallées ayant été nommé fin octobre. Au grand dam des dirigeants de la PME co-fondée et co-dirigée par Laurent Fredj et Edwards Dilly.

Si la Brasserie a pu poursuivre une activité de brassage grâce au soutien d'autres brasseurs - nécessitant un coût de 50 000 euros par mois - c'est grâce aux assurances qui indemnisent l'entreprise. Mais ce soutien précieux prend fin en septembre prochain. Or, reconstruire un outil de production exige du temps et de l'argent. « Si nous trouvons une solution aujourd'hui, nous pourrions être prêts en septembre », explique le directeur général, Edwards Dilly. Au plus la solution de remplacement prendra du temps, au plus la pérennité de la PME est mise en cause. « Nous avons acquis tout l'équipement nécessaire, salle de brassage et fournitures », poursuit Edwards Dilly. L'investissement nécessaire à la création d'un nouveau site : 1,7 million d'euros.

Chiffre d'affaires en hausse, moral en berne

La Brasserie du Comté manque-t-elle de clients ? Non. Avant le passage de la tempête Alex, ce sont 6 000 litres de bière qui étaient produits par semaine. Ils sont de l'ordre de 8 000 litres par semaine actuellement. Car la demande est là. Le portefeuille client comprend une partie dédiée au CHR, soit environ 300 restaurants, qui réalisent 30% du chiffre d'affaires et une part composée de plus de 250 points de vente, en GMS, épiceries, magasins bio, représentant 70% du chiffre d'affaires. Un chiffre d'affaires qui s'établit à 790 000 euros pour l'exercice 2020 contre 680 000 euros pour l'exercice précédent, soit une meilleure performance, alors que « nous avons loupé trois mois d'activité et que nous subissons les conséquences du Covid-19 », fait remarquer Edwards Dilly. La Brasserie du Comté qui est, par ailleurs, suivie par ses partenaires bancaires dans l'aventure d'un nouveau site de production.

« Nous avons des projets de distillerie, de limonade. Aller travailler chez les copains nous a donné plein d'idées ». Et à la clé, c'est aussi la possibilité de création d'emplois qui se joue, la Brasserie prévoyant de faire grossir son équipe, de 7 salariés actuellement, à 15 personnes.

Alors pourquoi la PME est-elle au bord de l'arrêt de son activité ?

Parce que le foncier est la clé du problème. Et forcément celle de la solution. La volonté des dirigeants est de poursuivre le projet, si possible dans la Vallée de la Vésubie. Parce que c'est leur engagement depuis près de dix ans, parce que c'est aussi une façon de s'inscrire à la fois dans le redémarrage de l'économie locale et dans la pérennisation de celle-ci. Les salariés de La Brasserie vivent dans la Vallée. Difficile d'envisager une solution qui serait hors périmètre de la Vésubie ou de la Plaine du Var. « Si nous partons, les jeunes partiront aussi et c'est l'appauvrissement des vallées qui se poursuit », note Edwards Dilly. Une solution semble poindre du côté de la Plaine du Var. Pas la solution idéale car comme le souligne Edwards Dilly, si la PME s'installe sur la Côte c'est au minimum pour trois ans, le temps d'amortir l'investissement. Ce qui signifie, pas de retour dans la Vésubie avant quelques années.

Savoir orienter les investissements

Le foncier c'est l'or noir des Alpes-Maritimes. Et le combat depuis 20 ans de Daniel Sfecci, le président de l'UIMM Côte d'Azur. « Cela me gêne que l'on puisse dire qu'il n'y a pas de solution pour sauvegarder une entreprise dynamique, qui crée des emplois. Si le souci était d'ordre technique, je pourrais comprendre, mais ce n'est pas le cas. Il reste du foncier disponible, même en ruralité ».

Mais plus largement, c'est le manque de visibilité, de mise en commun des disponibilités foncières qui est le caillou dans la chaussure du territoire, qui devrait être capable, poursuit Daniel Sfecci, d'être doté d'une sorte de guichet unique, orientant les décisions d'investissements en fonction des besoins et des m2 disponibles. « Nous devons structurer un développement. Nous avons des morceaux d'implantations à droite et à gauche, c'est pour cela que l'on n'y arrive pas. Il y a une certaine appétence des maires pour le tourisme, qui est une manne financière plus facile à capter que l'industrie. Il faut une veille calibrée pour connaître l'état du foncier qui se libère. Nous devons faire le lobbying nécessaire pour avoir des métiers les plus transverses possibles. Je ne suis pas dogmatique sur l'industrie, mais de l'équilibre sectoriel naît l'équilibreNous l'avions déjà signifié dans le livre blanc de l'industrie ». Un Daniel Sfecci pas forcément heureux de voir Amazon occuper 5 000 m2 à Carros pour y construire et y installer une plateforme logistique. « Il faut travailler avec les agences de développement économique. Il faut structurer des filières... C'est ainsi que nous serons pertinents »

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Commentaires
a écrit le 24/03/2021 à 21:37 :
Si "initialement en vesubie" et delocalisé, les bâtiments ont du pourrir... La tempête a bon dos...

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