VH Quatrevingtreize, l’hydrolienne qui recycle les épines de pins et… les masques jetables

Installée à La Ciotat, cette entreprise a conçu une hydrolienne capable de produire de l’énergie durable sans nuire à la biodiversité. Celles-ci sont produites à partir de matériaux biosourcés comme de la fibre de lin, des épines de pin et même des masques jetables. L’innovation devrait être mise sur le marché dès l’an prochain.
(Crédits : iStock)

L'entrepreneuriat a parfois quelque chose de romantique. L'ambition de rendre le monde meilleur. Le courage de se frotter à des défis que beaucoup qualifieraient d'impossible. Prendre des risques, animé par une motivation proche de la foi.

La startup VH Quatrevingtreize est faite de ce bois-là. Ce n'est pas un hasard si elle tient son nom de l'œuvre homonyme de Victor Hugo. Pas un hasard si son créateur, Stéphan Guignard, contemple avec attention le passé. « La situation actuelle dépend beaucoup d'avant, pour le meilleur et pour le pire. Et le meilleur ce sont les savoirs, l'immense héritage qu'ont laissé ceux qui nous ont précédés ».

Fort de cet héritage, le chercheur d'Aix-Marseille Université vise une cible : « la lutte contre le réchauffement climatique ». Ce qui implique de penser des systèmes d'extraction d'énergie renouvelable qui soient « réellement durables ». A savoir, des systèmes qui produisent plus d'énergie et émettent moins de carbone que leurs cycles de vie successifs (fabrication, installation, utilisation, maintenance, recyclage).

Le chercheur poursuit sa réflexion en dressant un cahier des charges qui permette de respecter cet impératif : la fabrication doit se faire à partir de matériaux locaux et biosourcés, l'utilisation doit être respectueuse de la nature et à la fin de sa vie, le produit doit pouvoir être reconditionné ou recyclé.

« La nature, cette immense auxiliaire dédaignée »

Une fois ce cahier des charges établi, il dresse l'inventaire des solutions existantes. L'éolien et le photovoltaïque ont leurs limites et sont déjà courtisés par des géants auxquels il serait peu judicieux pour une jeune pousse de se frotter. Stephan Guignard pense alors à cette prophétie de Victor Hugo. Dans Quatrevingt-treize, l'auteur écrivait  : « Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites travailler pour vous toutes les chutes d'eau, réfléchissez au mouvement des vagues, au va−et−vient des marées ».

Là encore, Stéphan Guignard observe l'état de l'art. Les barrages utilisent bien sûr la force de l'eau, mais la France en est saturée et l'impact sur la biodiversité pose problème. Il découvre alors un rotor conçu en 1924 par l'inventeur finlandais Savonius. Son atout : sa capacité à fonctionner quelle que soit la direction du vent. « Cette invention a un peu été utilisée en éolien mais avait un faible rendement ». Il cherche à l'améliorer en l'utilisant comme hydrolienne à pales souples, installée à des emplacements stratégiques. Il parvient ainsi à doubler son rendement tout en préservant la vie des poissons qui croiseraient sa route.

Pour la fabrication, il opte au départ pour un mélange « épines de pin, fibres de lin, et résine epoxy biosourcée ». Cela lui permet de mettre en marche ses premiers prototypes. Mais l'appareil n'est pas assez résistant et une industrialisation est difficilement envisageable. C'est alors que, quelque peu déboussolées par le covid-19, ses équipes se penchent sur l'impression 3D. Le résultat est convaincant. « Cela demande beaucoup moins de main d'œuvre et les matériaux deviennent moins chers, ce qui nous permet de réduire les prix ». Si bien que les quatre membres de l'équipe songent à bâtir une ferme de 30 imprimantes d'ici l'an prochain, contre 7 aujourd'hui. Des imprimantes qui ont la capacité de produire à partir d'un large panel de matériaux, même les plus insoupçonnés ...

Une nouvelle vie pour les masques usagés

Au terme du premier confinement, Stéphan Guignard déplore l'invasion de masques usagés dans les rues, dans les rivières et dans les mers. « Je me suis dit que cela allait créer des problèmes et me suis demandé ce que nous pouvions en faire ». Il se trouve que les masques jetables sont faits de plastique et pourraient se substituer à la résine epoxy. « Et là on se rend compte que ça marche ! Cela nous permet d'économiser 30 à 50 % de résine ». L'entreprise s'approvisionne auprès de commerçants et de collectivités qui lui distribuent leurs masques usagers. Elle récupère aussi les invendus de la société Protecto qui en fabrique à Arles. « Il s'agit de quantités colossales. Nous en aurons bientôt assez pour notre production annuelle ».

Une production qui sera distribuée auprès de particuliers ayant un morceau de rivière sur leur terrain mais aussi à des collectivités. « Celles qui disposent d'un petit cours d'eau pourront envisager d'utiliser les rotors pour l'éclairage d'une rue ou la recharge de vélo électriques. Quant à celles qui sont traversées par des fleuves ou des rivières à plus fort débit, la production d'énergie pour des bâtiments municipaux serait envisageable ».

Pour convaincre ces clients, l'entreprise met en avant le fait que les machines, louées pour dix ans, sont ensuite complètement recyclées. « A la fin, on les coupe en morceaux qu'on réassemble. Les parties abîmées sont broyées et recyclées. C'est un cycle très long ».

Des perspectives mondiales

Une quarantaine de demandes sont déjà en attente. Mais l'entreprise doit commencer par lancer ses beta-tests auprès de deux particuliers et de la Société du Canal de Provence. « Elle gère les eaux dans le Sud et dans le monde entier. Ce serait une formidable passerelle vers l'international ».

Soutenue par la Satt Sud Est et Bpifrance, la jeune entreprise a déjà déposé des brevets en Europe, en Chine et aux États-Unis. « Dans les Alpes, il y a un potentiel hydraulique très important. Nous avons déjà reçu la demande d'une ville italienne qui veut remplacer une ancienne centrale hydraulique». Les Pyrénées sont aussi une piste, de même que « L'Asie du Sud-Est qui est pleine d'eau, l'Amérique, le Canada qui est fan de ce type de technologies, ou encore l'Amérique centrale. On a une demande en Argentine mais cela ne pourra se faire que d'ici fin 2021 ».

A plus long terme, VH Quatrevingtreize envisage de proposer des machines plus imposantes pour puiser l'énergie de fleuves comme le Rhône. « Cela nécessitera des machines de plusieurs mètres contre un actuellement ». Elle compte aussi tirer profit de la force des vagues. « Mais le défi est de concevoir des machines qui résistent à la violence des éléments ». Ce qui exige encore quelques années de recherche et développement.

D'ici là, comme Victor Hugo dans ses livres, Stephan Guignard aimerait faire passer un message au travers de son invention. « Pour réussir la transition énergétique, il est nécessaire que les consommateurs aient conscience de l'énergie qu'ils consomment pour chaque acte de leur vie : quand ils sont au téléphone, quand ils participent à une visio-conférence ... Il faut qu'on apprenne à s'adapter à l'énergie que fournit la nature et que l'on modifie nos habitudes. C'est de cette manière que l'on pourra utiliser à plein les énergies renouvelables ».

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