Seul fabricant artisanal, comment la Voilerie phocéenne veut préserver son savoir-faire

Fondée en 1972 à Marseille, cette Entreprise du patrimoine vivant fabrique et répare des voiles de bateaux. Si elle comptait une petite poignée d’homologues dans les années 1980, elle est désormais la seule à fabriquer des voiles de manière artisanale dans la Cité phocéenne. Sa force : une assiduité de travail combinée à des choix stratégiques, malgré une concurrence mondiale sur les prix. Pour se pérenniser, elle devra désormais réussir plusieurs transitions : écologique, numérique et sociale.
(Crédits : DR)

Neuf heures, un matin nuageux de mars. Se dressant sur une petite anse, cachée entre le Palais du Pharo et la plage des Catalans, La Voilerie phocéenne s'éveille. Le rideau de fer est levé. Les salariés arrivent, suivis des premiers clients.

A l'intérieur, une petite salle accueille les visiteurs. Sur les murs, sont exposés divers accessoires d'accastillage ainsi que quelques sacs de navigation. Derrière : un grand hangar de 450 mètres carrés. Sur le parquet luisant, de jeunes salariés dessinent à la craie de grands triangles à partir de plans crayonnés sur du papier millimétré. Ils y déroulent ensuite des morceaux de Dacron - le matériau utilisé pour la confection de voile - qui seront découpés au ciseau.

« Une fois l'assemblage des différentes lèses réalisé, nous cousons des renforts à partir de tissus prédécoupés », explique Thibault Cordesse, qui dirige l'entreprise avec son père. La couture s'effectue à même le sol, à l'aide de machines que les salariés utilisent depuis une fosse dans laquelle ils s'asseyent.

S'ensuivront les finitions, les cordages et la pose de fixations pour que la voile puisse s'accrocher au mât. Le tout en prenant soin de donner à la voile les volumes adéquats, indispensable pour qu'elle joue son rôle de moteur à vent.

« Pour une petite voile, il faut compter environ une semaine de fabrication », estime Thibault Cordesse qui insiste sur un point : « Chez nous, un salarié fait une voile de A à Z. Comme chez Bugati ». L'entreprise fabrique ainsi une petite centaine de voiles par an, auxquelles s'ajoutent environ cinq opérations de réparation chaque semaine. « Nous sommes la dernière voilerie artisanale de Marseille ». Elles étaient pourtant une demi-douzaine lorsque Hervé Cordesse, le père de Thibault, a repris l'entreprise en 1979.

Entre mondialisation et essor de la plaisance

Cette année-là, la société fête sa cinquième année d'existence. Il s'agit alors d'un chantier naval pour la réparation de bateaux en bois. Mais la concurrence est devenue rude. La ville voisine de la Ciotat se distingue dans ce domaine. Et la mondialisation fait entrer dans le jeu des fabricants de Chine et de Tunisie, où la main d'œuvre est bon marché.

Lorsqu'Hervé Cordesse, passionné de moto et de voile, reprend l'affaire, il décide de diversifier l'activité en proposant harnais, sangles et autres gilets de sauvetage, de même que des voiles pour planches à voile. Mais cette dernière activité fait elle aussi l'objet d'une intense concurrence chinoise. Difficile donc de la maintenir.

Dans le même temps, le monde de la plaisance marseillaise évolue. « Le nombre de voiliers a augmenté avec le développement des ports de la Pointe Rouge, de l'Estaque. Et le Vieux Port, qui était un port de pêche, est devenu un port de plaisance essentiellement ». La Voilerie fait par conséquent le choix de se spécialiser dans la fabrication sur-mesure de voiles pour bateaux. Une décision qui lui permettra de garder la tête hors de l'eau jusqu'aujourd'hui ; tandis que tous ses concurrents artisanaux ont cessé d'exercer, tout du moins de manière professionnelle.

Travail, opportunités, humilité

Cette résistance, Hervé Cordesse se l'explique par un faisceau d'hypothèses. « On a peut-être travaillé plus que les autres », dit-il dans un léger haussement d'épaules. « Quand on est un artisan, plus on fait d'heures, plus on peut réussir à dégager un revenu correct. Et puis l'emplacement est bon, le loyer modéré et le local bien proportionné ». Il évoque également une succession de choix réalisés au bon moment. « On faisait du gréement quand personne n'en faisait plus. Pendant plusieurs années, nous avons été le plus gros vendeur d'enrouleurs parmi les fabricants. Cette activité a été un gros complément ». Il réfléchit, marquant un silence sous le regard de son fils qui ajoute : « On n'a jamais eu la grosse tête. On est toujours resté à notre place. On n'a jamais marché sur les plates-bandes des autres ». Et Hervé Cordesse de compléter : « Certains n'ont voulu faire que de la régate. Mais le régatier n'est pas le meilleur client. Il est souvent volage. Nous avons des clients qui nous sont fidèles depuis quarante ans. Et puis, le temps que l'on passe en régate le week-end avec les clients, c'est du temps en moins pour travailler ».

L'enjeu de la fidélisation des salariés

Bons choix, travail, humilité... mais aussi maîtrise des coûts. Essentielle pour rester compétitif vis-à-vis des concurrents bon marché et ainsi préserver les savoir-faire sur le territoire. Avec néanmoins certaines limites.

Parmi elles, un fort taux de roulement des équipes. « C'est un métier dur, auquel nous formons nous-mêmes les salariés car il n'existe aucune formation. Il leur faut environ trois à quatre ans pour être totalement autonomes. Mais souvent, lorsqu'ils le deviennent, ils partent», constate Thibault Cordesse. « Peut-être qu'il faudrait faire des voiles plus chères pour leur proposer un meilleur salaire et les garder plus longtemps. Mais on risquerait d'avoir un trop gros différentiel par rapport aux voiles faites en Tunisie ». A moins de convaincre les plaisanciers de payer davantage en jouant sur la corde de la préservation de l'artisanat local.

Détentrice du label Entreprise du patrimoine vivant depuis 2015, l'entreprise est ainsi impliquée dans la branche régionale de l'association Entreprises du patrimoine vivant, Thibault Cordesse y occupant la fonction de trésorier. « Cela nous permet de gagner en visibilité. C'est le seul label qui garantisse vraiment une fabrication française, en veillant à l'origine des matières premières ».

Transitions écologique et numérique

Les matières premières, l'entreprise s'y intéresse aussi. « Les nôtres proviennent de la pétrochimie », reconnaît le jeune entrepreneur. « Mais on trouve de plus en plus de tissus faits à partir de matériaux recyclés ou de fibres obtenues grâce à des biogaz ». Une transition écologique dont entend bien se saisir l'entreprise, qui doit aussi faire sa mue sur le sujet du numérique. « On fait encore beaucoup de choses à la main. Nous n'avons qu'un ordinateur pour trois. Il faut que l'on parvienne à automatiser plus d'aspects de notre gestion ».

En parallèle de ces chantiers internes, il en est un autre, conduit par les pouvoirs publics, qui concerne l'aménagement de l'anse du Pharo où est ancrée La Voilerie phocéenne. L'ambition : faire de ce lieu esseulé un pôle d'excellence nautique, avec, d'ici 2024, l'installation de chantiers navals et la création d'une quarantaine d'emplois.

Une bonne nouvelle pour Hervé et Thibault Cordesse. « Avec l'installation prévue d'une aire de carénage, nous pourrions travailler dehors, faire venir les bateaux de nos clients et diversifier nos services en proposant de l'entretien ou du nettoyage par exemple, sans avoir à nous déplacer ». Un gain d'activité et de lumière en vue. Pour une entreprise ancrée à ses savoir-faire. Bien décidée à résister à toutes les tempêtes.

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