D’association à entreprise, comment Raedificare veut créer une filière du réemploi des matériaux du bâtiment

D’abord association, basée à Marseille, Raedificare avait pour ambition de sensibiliser et d’accompagner les acteurs du territoire vers la création d’une filière du réemploi des matériaux du bâtiment. Mais face à la forte demande, elle s’est muée en entreprise. Une association a été créée en parallèle sous le nom de Raediviva pour poursuivre la mission de sensibilisation.
(Crédits : DR)

Sur 100 tonnes de déchets produits annuellement en France, 70 proviennent du secteur du bâtiment, soit 227 millions de tonnes. Parmi eux, d'après l'Ademe, 50 millions de tonnes seraient jetés dans la nature. Le procès ouvert lundi 22 novembre à Draguignan afin de juger un réseau de sociétés à l'origine de décharges sauvages dans des réserves naturelles est d'ailleurs une illustration de ce phénomène et de ses conséquences pour les habitants ainsi que pour la biodiversité, avec notamment des pollutions à l'arsenic et au plomb.

Ce phénomène de surproduction de déchets va par ailleurs de pair avec l'importante consommation de matières premières dans le secteur du BTP qui serait, d'après l'Ademe, à l'origine de la moitié de la consommation de ressources naturelles.

Architecte, Valérie Décot est sensible à cette problématique. Parfois, elle aimerait réutiliser du matériel sur les chantiers où elle opère, histoire de limiter le gaspillage. « Mais la plupart du temps, on n'a pas accès au bâtiment antérieur car sa démolition relève d'un autre marché ».

C'est en se rendant à la Biennale de l'architecture de Venise, en 2010, qu'elle découvre le travail d'une agence bruxelloise qui s'est attelée à démontrer que dans le bâtiment rien (ou presque) ne se perd, et que tout se réemploie. « Ils ont utilisé du matériel usagé pour en faire des œuvres d'art », explique-t-elle. C'est le déclic. « Là je me suis dit que l'on était tombés sur la tête. Dans l'histoire, l'Homme a toujours récupéré des pierres des églises, des pyramides pour construire des maisons ». La surconsommation de ressources et la surproduction de déchets de la filière inquiètent d'ailleurs les autorités européennes qui, assure Valérie Décot, « ne savent plus comment inciter les États à réduire leurs déchets ».

Un besoin laissé sans réponse

En 2016, elle fonde Raedificare. Ce qui signifie « reconstruire » en latin, pour rappeler l'ancienneté de pratique de la réutilisation de matériaux. L'ambition : créer une filière du réemploi dans le BTP. En sensibilisant et en conseillant, mais aussi en concevant des outils porteurs pour la création de cette filière. « Si on veut massifier le réemploi, il faut une stratégie pour identifier les bâtiments qui vont être démolis, les diagnostiquer et faire connaître l'existence de matériaux susceptibles d'être réutilisés ».

Rapidement, l'association est sollicitée. Comme si elle répondait enfin à un besoin laissé sans réponse depuis longtemps. « Au bout de deux semaines, nous avons été contactés par Bouygues Construction ». Avec le Centre scientifique et technique du bâtiment, elle remporte en 2017 l'appel à projet Fil déchets lancé par l'Ademe et la Région Sud.

«Il existe une prise de conscience importante depuis plusieurs années », analyse Valérie Décot. S'y ajoute une réglementation incitant fortement au réemploi de matériaux du BTP, notamment au travers de la loi sur l'économie circulaire et d'un arrêté du 1er juillet 2021 exigeant un diagnostic ressources pour les démolitions sur des surfaces excédant 2.000 mètres carrés.

De l'association à l'entreprise

Désireuse de fédérer l'ensemble des acteurs de la filière, des architectes aux maîtres d'ouvrage en passant par les acteurs du BTP, l'association multiplie les colloques, les séminaires et autres formations. Des actions qui accroissent sa visibilité, en même temps que le nombre de demandes de missions qui lui sont adressées.

A tel point qu'en 2021, l'association se scinde en deux structures. Une association, Raediviva, qui poursuit les missions de sensibilisation et de soutien à la filière. Et une entreprise, qui reprend le nom de Raedificare et offre, en tant que bureau d'étude, ses services pour la réalisation de diagnostics et accompagne les maîtres d'ouvrage soucieux de réintégrer des matériaux, soit dans le bâtiment qui remplace celui qui a été démoli, soit ailleurs.

Valérie Décot tient aussi à transmettre le message que dans certaines circonstances, la démolition peut être évitée et que le bâtiment peut être reconverti. D'autant que « parfois, les bâtiments démolis sont de meilleure facture que ceux qui les remplacent ».

Parmi les clients de Raedificare, des grands groupes et des promoteurs comme Linkcity, Nexity, Aix-Marseille Provence, Eiffage, Adoma. « Nous allons également être impliqués dans toutes les démolitions d'Euromed 2 pendant 4 ans ».

Des outils numériques pour fluidifier les échanges

Pour accompagner au mieux ses clients et le déploiement de la filière, Raedificare mise beaucoup sur les outils numériques. Grâce à une application, il ainsi possible de dresser un inventaire des matériaux présents sur un site. Cela génère un catalogue qui alimente ensuite une plateforme numérique sur laquelle sont présentées toutes les démolitions à venir ainsi que leur diagnostic ressources. Une manière de fluidifier les échanges.

Ces outils ont vocation à être améliorés grâce à davantage d'automatisation. Un système d'abonnement est à l'étude. « Les collectivités locales pourraient s'abonner et avoir une page dédiée pour concentrer tous les diagnostics au même endroit. Cela leur donnerait une vraie visibilité concernant les matériaux disponibles sur l'ensemble de leur territoire ».

En parallèle, Valérie Décot est engagée dans la création d'un syndicat professionnel national pour représenter et défendre les intérêts de la filière. Une filière portée par les obligations réglementaires qui s'imposent aux entreprises, mais aussi par leur envie de porter des engagements dans le cadre de leur politique RSE.

Et le réemploi présente par ailleurs un intérêt économique. Non pas qu'il permettre de réaliser des économies - il y a en fait peu de différence en matière de coûts -, mais parce qu'il permet à des entreprises de se mettre en conformité avec les normes et donc de poursuivre sereinement leur activité. Et ce, tout en préservant les ressources naturelles, essentielles à la pérennité de long terme du secteur. Autre atout : un plus fort pouvoir de création d'emplois. « Pour démolir, une personne suffit. En très peu de temps, c'est terminé. A l'inverse, lorsqu'il faut tout démonter, c'est une autre affaire ».

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