Ivan Dumon, Dragée Rosière et le goût des vieilles choses

Depuis deux ans, il est à la tête de cette institution de la confiserie basée à Marseille, qu’il tente de dépoussiérer pour en assurer la pérennité. Il a également fondé le réseau Repreneurs aux savoir-faire d’excellence pour promouvoir et faire vivre ces métiers qui ont traversé les siècles.

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(Crédits : DR)

Cheveux longs plaqués en arrière, il déambule dans sa boutique à la façon d'une guide touristique, haussant la voix lorsqu'il en raconte l'histoire, dévoilant avec passion une photo d'archive par ci, et par là, une mallette de commercial de plus de cinquante ans.

"Dragée Rosière a été fondée en 1924 par un couple d'Arméniens venus d'Ankara". Ce couple, c'est Agop et Philomène Adjemian, épiciers-confiseurs reconnus en Anatolie turque pour la qualité de leurs produits parmi lesquels d'excellentes confitures de rose. En 1923, ils sont chassés de chez eux et trouvent refuge à Marseille. Là, ils tentent de se bâtir une nouvelle vie en proposant des confiseries orientales. Leurs recettes séduisent les papilles des Marseillais et l'entreprise prend de l'ampleur. Au moment de la Libération, l'enthousiasme est tel que les mariages, baptêmes et communions se multiplient et la demande de dragées explose. Pour y répondre, les deux fils Rosières, qui ont repris l'affaire en 1948, mettent au point une recette qui fera le succès de la maison : alliage d'une amande Avola Princesse de Sicile, de sucre et de vanille de Madagascar.

En 1969, après s'être brouillé avec son frère, Paul-Jean Adjemian fait construire une nouvelle fabrique là où se trouve l'actuel emplacement de la boutique.

Mais la société française évolue. Mariages et baptêmes se font plus rares et les affaires marchent un peu moins bien passées les Trente Glorieuses. Après avoir été détenue par la famille pendant trois générations, l'entreprise est cédée à plusieurs reprises, bon an mal an. Dès 2005, la production est externalisée à un fabricant alsacien qui a accepté de conserver telle quelle la recette. En 2018, ce qui est devenu une institution marseillaise est sur le point de s'éteindre. C'était sans compter sur l'arrivée d'un nouveau repreneur : Ivan Dumon.

Le goût des vieilles choses

La cinquantaine passée, ce chef d'entreprise originaire de Pertuis a vécu plus de trente ans à Paris. "J'avais une entreprise d'expédition de documents pour les syndicats de copropriété. C'était une belle aventure", dit celui qui ne serait pas imaginé ailleurs qu'au sein d'une petite ou moyenne entreprise. En plus de l'entrepreneuriat, il est animé d'une passion des vieilles choses et des métiers anciens. "Mon père a toujours collectionné de vieux outils. La maison familiale en regorgeait. Il nous emmenait souvent dans des brocantes". Il admire le travail des artisans. "Ils ont des mains en or. Mais généralement, ils aiment peu la gestion, la communication digitale et l'anglais".

En 2014, il vend sa société et fonde l'association Repreneurs d'entreprises aux savoir-faire d'excellence. "L'idée était de rapprocher les candidats repreneurs des dirigeants qui veulent vendre". L'occasion pour lui d'observer le paysage et de repérer les opportunités. "J'ai failli reprendre le dernier fabricant d'aiguilles. Puis par hasard, à force de grenouiller là-dedans, j'ai fini par tomber sur le dossier Rosière". Malgré un gros point noir, l'absence de production, il est séduit par l'histoire de ces deux exilés arméniens. Il est par ailleurs gourmand et apprécie la symbolique de la dragée, toujours associée à des événements heureux.

Dépoussiérer la dragée

Mais l'entrepreneuriat ne peut se contenter de belles histoires et de symboles, il le sait. Il faut une stratégie et de l'innovation. Son mantra est clair. On ne peut plus compter sur les seuls grands événements familiaux pour vendre des dragées. Il faut donc les dépoussiérer et les démocratiser. Pour ce, il commence par donner un coup de neuf à la boutique. Nouveau logo, décoration épurée, emballages plus pratiques et plus "instragrammables". Il met sur pied un site internet et fait entrer Dragée Rosière dans l'ère des réseaux sociaux, ce qui lui vaut le soutien de quelques influenceurs qui apprécient le côté vintage de la dragée. Une dragée qui doit se moderniser elle aussi, avec la mise au point de nouvelles recettes. "Nous avons par exemple ces dragées à la guimauve, ou encore celles-ci, au cœur coulant de framboise ou au caramel beurre salé" montre-t-il. "Nous proposons de nouveaux usages de la dragée. Pour ce faire, nous la présentons notamment sous forme d'une boite d'allumettes qui en contient cinq. Ce peut être un accessoire de mode gourmand. On voudrait que chaque Marseillais ait cela dans la poche". Ivan Dumon a par ailleurs engagé deux profils commerciaux pour courir les salons et convaincre les traiteurs.

Un travail sur tous les fronts, brusquement interrompu par le confinement du printemps dernier. "Une catastrophe", lâche-t-il à demi mot. Même si, relativise-t-il, "il y a des gens bien plus malheureux que nous". "Notre activité est très saisonnière et l'épidémie est arrivée au pire moment". Elle a mis en suspens les vies de chacun. Reportés les mariages, les baptêmes ; tous ces événements qui ponctuent l'histoire des familles. Ce sont autant de dragées qui ne seront pas distribuées cette année. "Il y aura peut-être un effet de rattrapage l'an prochain", espère le chef d'entreprise aux grands projets frustrés.

Un pôle de l'artisanat de bouche

Car Dragée Rosière est pour lui une première étape vers une ambition plus large. Il aimerait relocaliser la production et racheter des entreprises similaires pour compléter l'offre et se défaire un peu de l'emprise de la saisonnalité. "Ce pourrait être des nougats, du chocolat... mais je n'ai encore rien vu qui pourrait s'agréger pour le moment".

Il aimerait aussi mettre en avant le patrimoine et l'histoire de l'entreprise. Car à l'arrière de la boutique, dans des pièces où, mélangée à celle de la poussière, une odeur d'amande a imbibé les murs, se trouve une impressionnante collection d'objets d'époque. Parmi eux, des présentoirs à dragées en rotin essentiellement. Il y en a de toutes les formes : des hélicoptères, des cygnes, des voitures, ou même les initiales de l'Olympique de Marseille... "En bas, on pourrait recréer un local de production avec une partie musée. A l'étage, la verrière pourrait laisser place à un lieu culturel avec salon de thé". Des projets qui visent à répondre aux aspirations nouvelles des consommateurs. "Il existe une volonté forte de retour aux sources, au terroir". L'occasion ou jamais de saisir le coche, pour inscrire histoire et traditions dans la modernité.

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