Quelles politiques publiques pour défendre les signes de qualité dans le Sud ?

ÉPISODE 2 - Si les signes de qualité servent avant tout à valoriser le travail des producteurs, ils contribuent dans le même temps à faire rayonner les territoires concernés et, potentiellement, à rendre l’agriculture plus attractive. Consciente de ces enjeux, la Région Sud mène depuis trois ans une politique plus « volontariste » sur le sujet, finançant notamment un collectif inter-filières porté par la Chambre d’agriculture régionale, pour l’émergence de nouveaux signes et la valorisation de ceux existant.

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(Crédits : DR)

Sandrine Faucou est élue au sein des Chambres d'agriculture des Alpes de Haute Provence et de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Elle est aussi productrice de petit épeautre, comme les quatre générations de sa famille qui l'on précédée.

Cette céréale, dont les traces remontent jusqu'à la Préhistoire, occupe une place privilégiée dans le patrimoine céréalier des Hautes-Alpes. Très consommée pendant la guerre, elle est ensuite mise de côté. Une façon symbolique de tourner la page après une triste période, d'autant que « c'est une culture avec d'assez faibles rendements, qui demande beaucoup de décorticage, de tri... », explique Sandrine Faucou. Oubliée, la culture est néanmoins maintenue de manière traditionnelle sur quelques exploitations.

C'est ainsi qu'un certain nombre de personnes - dont le père de Sandrine Faucou - s'engagent pour préserver ce patrimoine agricole, gage d'activité sur des terres peu propices aux autres cultures. « Ce sont des terres argileuses, avec peu de potentiel. L'enjeu était donc de maintenir, grâce au petit épeautre, une vie dans la ruralité, de pouvoir y rester ».

Quarante années de réflexion, de questionnements, et de démarches qui aboutiront, en 2009, à l'obtention d'une Indication géographique pour le grain, puis une autre en 2010, pour la farine.

Depuis, le produit semble revenir au goût de jour. On le trouve ainsi aisément sur les étals de boulangers soucieux de valoriser les variétés de blés anciens, mais aussi dans les magasins bio. Il fait l'objet d'une demande accrue, tant pour ses qualités gustatives que nutritives, avec l'avantage d'être assez pauvre en gluten.

Préserver la vie rurale et répondre aux attentes d'un tourisme plus authentique

A cette préservation de la vie économique dans la ruralité, s'ajoute à la liste des atouts des signes de qualité une attractivité et une visibilité accrues conférées aux territoires concernés.

En Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, ces signes de qualité et d'origine jouent, de l'avis de Bénédicte Martin, vice-présidente en charge de l'agriculture au sein de la Région, un rôle majeur. « Ils ont un impact énorme. Nos paysages, qui attirent des touristes du monde entier, sont façonnés par l'agriculture. Que ce soit les chênes truffiers, la lavande, les vignes, les vergers de cerisiers... Il y a également une forte demande auprès des caveaux, des producteurs en vente directe... ».

Les signes s'inscrivent ainsi dans de nouvelles attentes en matière de tourisme : l'envie d'authenticité, d'expériences uniques qu'on ne pourrait pas vivre ailleurs, la découverte des traditions réelles et non mises en scène, le plaisir de bien manger, de prendre son temps...

Autant de retombées qui conduisent les pouvoirs publics à s'engager plus activement en faveur de l'émergence et de la valorisation de ces signes de qualité.

Aider les filières à se solidifier

« A la Région Sud, nous avons toujours soutenu la reconnaissance de nos savoir-faire, mais ponctuellement, à la demande », assure Bénédicte Martin. « En revanche, depuis trois ans, nous nous sommes engagés dans une action plus volontariste pour l'émergence de ces signes ».

Une politique qui, au départ, cible plus spécifiquement la filière des fruits et légumes, bien moins lotie que d'autres en ce qui concerne les signes de qualité. Ainsi, d'après la Draaf, si 42% des exploitations d'oliviers sont sous signe de qualité - soit autant que la filière animale - ce chiffre ne s'élève qu'à 13% pour celles concernant des fruits et légumes, avec seulement quatre produits concernés (citron de Menton, raisins Muscat du Ventoux, figue de Solliès, pommes des Alpes).

« La filière fruits et légumes souffre d'un défaut d'organisation et est très concurrencée à l'international, surtout par les pays du Sud de l'Europe ». Les signes pourraient donc être une protection, un argument différenciant qui opposerait aux prix bas une qualité supérieure.

Les signes ont par ailleurs la vertu de fédérer, ce qui pourrait contribuer à mieux structurer et à solidifier la filière, « pour que les producteurs pèsent plus lourd face aux réseaux de distribution ».

« Pour qu'un projet marche, il faut qu'il vienne des producteurs »

C'est ainsi que la Région dédie une enveloppe de 300.000 euros annuels à destination des Organismes de défense et de gestion (ODG) de ces signes. Elle soutient notamment le CODESIQO, un collectif inter-filière créé en 2019 pour soutenir l'émergence et la valorisation des signes de qualité en région. Ce collectif est piloté par la Chambre régionale d'agriculture et par la Coopération agricole Sud. « C'est un outil de partage d'expérience », explique Hélène Lacomme, chargée d'études au sein de la Chambre d'agriculture régionale. Pour insuffler une dynamique et créer des synergies. Pour que ceux qui sont parvenus à obtenir un signe puissent soutenir et conseiller ceux dont la démarche est en cours.

 

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Impulser sans se substituer, tel est le mantra de la Chambre d'agriculture en la matière. Car, assure Sandrine Faucou (Chambre d'agriculture), « pour qu'un projet marche, il faut qu'il vienne des producteurs ». Ce que confirme Olivier Nasles, président du syndicat AOP Huile d'olive de Provence, qui regrette que peu d'initiatives collectives parviennent à voir le jour au sein de la filière fruits et légumes. « On a essayé de monter une IGP pour les tomates, mais on n'a pas réussi à regrouper les acteurs ». A savoir les producteurs, mais aussi les distributeurs, « essentiels pour vendre aux bons acheteurs au bon prix », et pour que le signe de qualité ait effectivement des retombées.

Garantir des débouchés commerciaux et contenir le prix du foncier

Et pour que retombées il y ait, il faut aussi songer à l'accessibilité des produits afin d'assurer suffisamment de débouchés aux producteurs. « Pendant le covid-19, il y a eu une tendance forte en faveur des circuits courts, des ventes à la ferme... Mais depuis, la vie a repris », observe Bénédicte Martin (Région Sud). Et avec elle les habitudes de consommation antérieures à l'épidémie. « Aujourd'hui, la grande distribution représente 75 % des achats de fruits et légumes. Et seulement 1,7 % de ceux qu'elle vend sont réellement issus d'un approvisionnement local ». En parallèle, si le budget des ménages s'était assoupli pendant le confinement du fait d'une baisse contrainte des dépenses de loisirs, il s'est depuis resserré, d'autant plus dans un contexte inflationniste. « Le budget des consommateurs n'est pas extensible à l'infini. Il est important qu'en plus de l'émergence des signes, nous soutenions un approvisionnement local. D'ici fin 2022, nous prévoyons  donc de soutenir financièrement une quarantaine de projets qui contribueront à rendre les produits locaux plus accessibles».

Autre défi pour les pouvoirs publics : faire en sorte que la hausse des prix de foncier générée par l'obtention d'un signe de qualité sur un territoire ne soit pas un frein à l'installation de jeunes agriculteurs. « Il existe des fonds de portage comme Terre Adonis », rappelle Bénédicte Martin qui n'exclut pas la création par la Région d'un autre fonds de ce type.

Nutrition versus terroir : inquiétudes autour du Nutriscore

Enfin, les pouvoirs publics devront porter la voix des producteurs sous signe de qualité si, comme beaucoup le pressentent, le Nutriscore - ce logo indiquant par une lettre (A à E) la qualité nutritive d'un produit - venait à devenir obligatoire à l'échelle européenne à l'horizon 2022. Cela reviendrait alors à mettre en concurrence, sur un même emballage, un signe valorisant des savoir-faire et terroir avec un autre adoptant une vision purement nutritionnelle de l'alimentation. Une perspective qui inquiète autant qu'elle agace.

« C'est un outil simple, précis mais imparfait », souligne Olivier Nasles (AOP Huile d'olive de Provence). « Il est basé sur une consommation de 100 grammes. Mais qui mange 100 grammes d'huile d'olive dans un repas ? Ou 100 grammes de foie gras ? Notre hantise, si le Nutriscore se généralise, c'est que le consommateur évite les produits avec un score de D ou E ».

Difficile encore d'anticiper le comportement des consommateurs face à cette double labellisation. Les producteurs espèrent donc au moins que l'outil soit revisité. Pour ne pas léser ce qui constitue le patrimoine immatériel des territoires. Ce socle commun qui lie les individus d'une même aire géographique entre eux en même temps qu'il les connecte avec le reste du monde ; tissant un fil entre le passé et le présent, tout en esquissant ce que sera l'agriculture de demain.

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