Confection textile : un potentiel freiné 2/3

EPISODE 2. Alors que les consommateurs sont de plus en plus nombreux à opter pour une mode éthique et locale, les entreprises régionales de confection textile se retrouvent submergées de demandes, contraintes de refuser des commandes. En cause, une série de freins que sont le manque de main d’œuvre, la pénurie de foncier et la rareté des investissements.
(Crédits : DR)

Installée boulevard de la Madeleine à Nice, l'entreprise Le Point Français est une histoire à succès qui raconte assez bien la rencontre entre l'envie de créateurs de produire français, et, en face, la forte demande des consommateurs pour une mode plus responsable.

Sportif de haut niveau, Jean-Serge Oponou, le fondateur de l'entreprise, se prend de passion pour l'art. Cela lui permet d'exprimer ses émotions. Sur toile d'abord, puis sur du textile, des T-shirts plus précisément. « Au début, j'ai proposé mes créations à Jean-Charles, une boutique multi-marques. Très vite, il a tout vendu et m'a demandé du réassort ». Jean-Serge Oponou court quelques salons et les commandes s'accumulent. A tel point que le petit atelier local auquel il faisait appel ne peut plus suivre. « Mais je ne trouvais pas d'unité de production de taille suffisante en France ». Et pas question de délocaliser la fabrication. Ce qui a fait le succès de sa collection, c'est son art bien-sûr, mais aussi sa proximité, son engagement en faveur de l'artisanat local. Il va donc falloir produire soi-même. C'est alors qu'il s'associe à son ami Alexandre Yao, diplômé d'HEC.

L'entreprise est créée en 2019, avec un salarié. Aujourd'hui, elle en compte 40. De par son histoire, Jean-Serge Oponou tient à continuer à répondre aux demandes de petits créateurs, mais le développement de l'entreprise et sa rentabilité reposent aussi sur de plus grosses commandes, passées notamment par le secteur médical depuis l'épidémie de covid-19. « Nous travaillons avec l'ARS et plusieurs pharmacies de la région ». Pour des masques ou encore des blouses.

Désormais, l'entreprise est rentable. « Mais cette rentabilité est freinée », admet Jean-Serge Oponou. En cause : une masse salariale importante, face à des concurrents étrangers dont la main d'œuvre est moins chère. « Pour être au même niveau de prix qu'eux, nous devons réduire nos marges ». Pour accroître sa rentabilité, l'entreprise doit alors « accélérer la cadence », c'est-à-dire accroître sa production pour réaliser des économies d'échelle. Sauf qu'elle fait face à une contrainte : le manque de bras. Ce qui l'empêche pour l'heure de changer d'échelle.

Pénurie de main d'œuvre, de foncier et d'investissements

« 95% des professionnels de la mode assurent être freinés à cause de la pénurie de main d'œuvre », confirme Jocelyn Meire, fondateur du collectif Fask. Pour lui, il s'agit là de la principale difficulté de la filière (voir épisode 3).

S'y ajoute la rareté du foncier. « Un atelier prend de la place. La plupart sont pleins comme des œufs », observe-t-il. Enfin, il relève un troisième frein : l'accès aux financements. « Les investisseurs ne voient pas bien le potentiel de cette industrie. Ils pensent qu'elle est définitivement partie ».

Bon nombre de dirigeants d'entreprises interrogés ne se sentent par ailleurs pas très soutenus par les pouvoirs publics. « On a laissé tomber la mode au profit de secteurs plus médiatisés, portant plus d'enjeux géopolitiques », regrette Julien De Vernisy, dirigeant des Ateliers français de confection. « Régulièrement, on apprend qu'une usine textile disparaît après des décennies de production mais on ne fait pas grand-chose pour les sauver ». Il perçoit néanmoins une « prise de conscience depuis la pandémie. Mais cela va prendre du temps. Il faut un volonté politique globale ».

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S'industrialiser pour que la mode éthique rendre dans les mœurs

Autant de freins qui empêchent les entreprises de passer à une échelle industrielle. Et donc à gagner en rentabilité tout en proposant une mode à la fois éthique et accessible.

Car certains en sont convaincus : la mode éthique, bien qu'elle soit encore l'apanage d'une niche de consommateurs au pouvoir d'achat relativement élevé, a vocation à s'adresser à un public plus large dans les années à venir. « Regardez le bio, compare la dirigeante de Fil Rouge, entreprise d'insertion par la couture à Marseille, il y a 20 ans, c'était très cher et cela concernait peu de personnes. Aujourd'hui, c'est devenu accessible et c'est entré dans les mœurs ». Selon elle, si la mode française artisanale reste chère, l'industrialisation permettra de rendre les produits de confection locale plus abordables. « Nous avons ouvert une boutique aux Terrasses du Port pour montrer que cela est possible. On y trouve par exemple des T-shirt à 29 euros, qui, de par leur qualité, peuvent être gardés quatre fois plus longtemps ».

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A Marseille, des initiatives pour changer d'échelle ensemble

Pour passer le cap et changer d'échelle, Sahouda Maallem, dirigeante du chantier d'insertion par la couture 13 Atipik, en appelle à la collaboration inter-entreprises pour faire front commun face à la concurrence. « Il n'y a pas assez de coopération entre ateliers ». En lien avec d'autres entreprises dont Fil Rouge, elle porte un projet baptisé La Manufacture, dont l'idée serait d'installer plusieurs structures de la confection au sein d'un même immeuble. « On a chacun beaucoup d'activité. On pourrait se partager le travail pour pouvoir répondre ensemble à de grosses commandes qui nous échapperaient autrement ». Une manière de répliquer à plus large échelle des partenariats qui existent déjà entre de petits nombres d'entreprises.

Jouer collectif, c'est aussi l'essence du collectif Fask qui réunit des acteurs de la confection mais aussi de grandes marques, des maroquiniers, des fournisseurs de tissus, ou encore des structures dans le domaine des cosmétiques. Une manière d'inciter tout cet écosystème à travailler ensemble.

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A la tête de Le Stylisme médical, une entreprise qui propose des vêtements médicaux alliant confort et esthétique, Anne-Cécile Ratsimbason, se réjouit de l'existence de ce collectif dont elle est adhérente. Au départ, couturière de ses créations, elle a dû se résoudre, en raison d'un agenda surchargé, à externaliser la production à des couturières niçoise (La Fée, à Nice) et berlinoises. « Cela a été très difficile de trouver les bonnes compétences. Je suis très contente de l'existence de Fask car cela permet enfin d'identifier qui fait quoi. La mode est un secteur où tout va très vite. Il faut pouvoir compter sur des acteurs à proximité. Avoir des interlocuteurs directs est extrêmement important pour moi ».

Un collectif qui entend désormais s'attaquer à un des freins majeurs de la filière : le manque de main d'œuvre.

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