La souveraineté, mission (vraiment) impossible ?

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(Crédits : Istock)
Vrai sujet de fond, placé sous le feu des projecteurs depuis le début de la crise – on se souvient tous de la levée de bouclier contre Amazon – la question d’une capacité des entreprises tricolores à être leaders sur des marchés nationaux et mondiaux est au cœur même de la relance, avec un autre sujet mis en exergue par la crise, celui de la relocalisation de filières stratégiques. La France – l’Europe ? – doivent-elles chercher à tout prix à concurrencer les GAFA ? Ne doivent-elles pas au contraire, s’emparer de filières nouvelles et travailler leur leadership et surtout ne faut-il pas savoir, lorsque c’est pertinent, favoriser les solutions tricolores ? Autant de questions abordées lors du Think Tech Summit *.

La souveraineté alimentaire a été au cœur de la polémique lors du rapprochement - avorté - entre Carrefour et Couche-Tard. La souveraineté numérique est, elle, un sujet depuis très longtemps au cœur des discussions, des inquiétudes, dès lors, par exemple que l'on parle d'hébergement de données. La souveraineté, un réel sujet de compétitivité économique, encore plus alors que la relance se prépare. C'est exactement ce que dit Cédric Messina.

« La souveraineté doit être notre cheval partagé, à tous. Quand on parle de souveraineté, on parle d'Amazon. Or, la question de la suprématie d'Amazon aurait dû être réglée il y a 20 ans. Souvent on évoque une prédominance des GAFA, d'Alibaba mais ce sont souvent des entreprises qui s'y sont pris bien en amont. Et ce n'est pas en aval qu'il faut réfléchir au sujet. Souvent quand le constat est fait, c'est déjà trop tard. Pour moi, la bagarre économique du BtoC est perdue. Comment aller rattraper Netflix, Booking, AirBnb ? Ce serait super complexe et même illusoire de penser qu'avec le retard pris sur ce marché-là, on arrive à y répondre », explique le co-président de la French Tech Côte d'Azur.

Un point de vue que partage Charles Cohen le fondateur et dirigeant de la startup Bodyguard installée à Nice : « L'importance de l'écosystème est primordiale. Tant que l'on ne s'entraidera pas sur certains sujets numérique et tech, il sera compliqué de rivaliser avec les gros. Parce que on est très vite limité en France, on a beau faire des levées de fonds, et c'est compliqué d'aller à l'international. Si on peut déjà éprouver son produit sur le marché français avec des partenaires locaux c'est déjà un bon pas en avant ».

Protectionnisme économique nécessaire ?

Des propos que porte Cédric Messina depuis longtemps. Car ce qui sous-tend ce n'est pas simplement que des solutions existent, c'est qu'elles soient utilisées. Par d'autres PME, mais aussi par des grands, groupes ou institutions, donnant ainsi de la visibilité, des capacités à grandir et à faire partie des leaders. « La souveraineté c'est aussi un engagement collectif. Comment on favorise les solutions et locales et nationales. C'est aussi entraîner tout un écosystème, pas pour nous-mêmes, mais pour créer de l'emploi. C'est simple, Netflix c'est zéro emploi en France, Canal + c'est 4 000 emplois. Il faut aussi aborder le sujet d'une manière économique. Dans les prochaines années, beaucoup d'investissements vont être consacrés au sport, avec les JO 2024, la Coupe du monde de rugby... Je donne un exemple, l'Euro 2016 ou la RyderCup c'est moins de 15 ou 20% de solutions françaises choisies. C'est 96% de solutions britanniques choisies pour les JO de Londres, 100 % pour les JO en Russie ou à Tokyo. C'est cela que l'on doit essayer de changer ».

C'est un peu le sens de la démarche de l'Etat qui a créé un GIE regroupant les marques de « sport » françaises et dont fait partie MyCoach, la startup créée et dirigée par Cédric Messina. Qui voudrait que la fierté française soit davantage revendiquée. « A nous d'être fiers des marques françaises et ça passe par une évangélisation. Le vrai argument c'est de dire nous sommes là, nous sommes compétents, faites confiance aux startups françaises. Dès que quelqu'un arrive en France et parle anglais on a toujours l'impression qu'il est meilleur »...

Car la problématique c'est de savoir garder les solutions innovantes tricolores pour qu'en grandissant elles soient disponibles pour répondre aux enjeux de compétitivité.

« Si on veut créer une alternative aux GAFA, si on veut créer des mastodontes de la tech, il faut des startups capables de déployer les technologies, on ne peut pas par exemple créer un Youtube européen car on n'a pas les technologies qui vont autour. Tant que l'on n'aura pas, d'un point de vue deep tech, des alternatives et des entreprises européennes qui permettent de reconstituer brique par brique ce qu'ont fait les GAFA en interne, on va avoir de gros problèmes », indique Charles Coehn. Et il faut savoir avoir une vision à long terme. « Il faut que dans 4,5 ans les contenus digitaux soient analysés par des technologies européennes, et pas américaine, russe ou chinoise et dont on ne sait pas ce qu'elles contiennent. Parce que d'un point de vue souveraineté cela peut être catastrophique. Si dans 5 ans, la modération se fait grâce à une solution chinoise on est mal ».

Bleu-blanc-rouge ou Europe ?

Impossible de ne pas aborder la souveraineté sans remettre sur la table le niveau de réponse, pensé comme meilleur, c'est-à-dire plus efficace : national ou euroépen ?

Michel Gschwind, le PDG d'Areco, implantée à Grasse et spécialiste de la nébulisation, croit davantage à une réponse européenne. « La souveraineté n'est pas que française, elle est européenne. On l'a vu pour les vaccins, certains auraient aimé que la France fasse cavalier seule alors que le choix de travailler au niveau européen, même s'il y a eu des difficultés, des couacs, était une décision courageuse. On ne se rend pas suffisamment compte qu'en face de nous, nous avons des pays continents, comme les Etats-Unis, comme l'Afrique demain, et la Chine aujourd'hui, il faut absolument que l'on travaille là-dessus mais c'est aussi notre faute, nous avons beaucoup tendance à faire cavalier seul. Si on veut gagner la souveraineté, il faut travailler au niveau européen ».

Le sujet de la souveraineté alimentaire n'est d'ailleurs pas éloigné de celle du numérique.

« La France était numéro 2 de production alimentaire il y une quinzaine d'année. Aujourd'hui elle doit être 14 ou 15ème au monde. On voit des pays comme le Brésil, comme les Etats-Unis qui ont énormément progressé, un pays comme l'Allemagne qui est passé devant la France, alors que ce n'est pas un pays traditionnellement agricole. Il y a peut-être des questions à se poser aussi là-dessus. On a la chance d'avoir une grande distribution très puissante mais qui régressent d'année en année. Ce n'est pas en les empêchant de s'allier avec des Québécois que l'on va régler le problème. Carrefour vient, par exemple, de racheter une société brésilienne. Ils ont besoin de se développer. Ce n'est pas en fermant notre marché que l'on va gagner la confiance des autres pays. Un certain côté égocentrique de la France doit être cassé. On a encore des atouts, en agro-alimentaire au niveau de la recherche, nous avons de grandes entreprises dans les semences qui rachètent des sociétés américaines, comme Limagrain. Il faut les aider, que l'on privilégie les technologies et les savoir-faire français, mais en même temps rester ouvert sinon on n'y arrivera pas ».

L'emploi, le vrai sujet... de fond

« En Italie, aucun club n'imagine s'équiper d'une solution qui ne soit une solution italienne.

C'est ancré chez eux du plus petit au plus grand. Chez nous, c'est l'inverse. C'est le premier combat à mener. Je ne suis pas d'accord sur l'Europe. On doit d'abord réussir sur son marché domestique. Ce que l'on ne voit pas arriver, c'est la question de l'emploi. Le Libre Blanc fait avec la CCI Nice Côte d'Azur montrait que l'on était premier pour la création d'entreprise et dernier sur le sujet des PME numériques. Comment faire cette croissance endogène ? Comment faire la Silicon Valley et que ce ne soit pas un rêve pieu mais une réalité ». En misant sur les jeunes et nouvelles pousses. Car ce sont elles qui vont créer des emplois et faire vivre l'écosystème local.

« On ne va pas se mentir, on va avoir une crise économique, une crise sociale... La réponse va passer par notre capacité à créer de l'emploi. La souveraineté c'est surtout protéger des créateurs d'emploi », rajoute Cédric Messina. « Il faut un marché local très fort et le soutenir. Elon Musk a vendu ses premières Tesla aux Etats-Unis, avant l'Europe », rajoute Michel Gschwind, tandis que Charles Cohen pointe les lourdeurs administratives et l'ancrage culturel qui a tendance à faire que l'on finance, aide, pousse plus facilement en s'appuyant sur un CV, des diplômes que sur un talent inné ou un savoir-faire acquis par des méthodes non-traditionnelles. Un changement de mentalité serait donc bienvenu pour basculer dans un monde pré à la reconquête. « Nous sommes des pionniers », redit Cédric Messina, « c'est maintenant que tout se joue ».

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Commentaires
a écrit le 12/04/2021 à 15:12 :
Tiens je suis passé à côté de cet excellent sujet d'article, ça doit être la région... ^^

La souveraineté c'est agir en fonction de l'intérêt des citoyens d'un pays or l'UE n'est pas un pays c'est un aglomérat de pays, l'UE ne pourra donc jamais être souveraine et faire avec nos vieux pays qui ont des millénaires comme aux états unis avec leurs etats qui n'ont que quelques siècles est complètement stupide. Maintenant l'UE ne veut pas être souveraine c'est juste l'oligarchie européenne qui s'est achetée un énième masque croyant qu'à l'ère d'internet on ne la voit toujours pas. Ben coucou les gars ! ^^

Ensuite si enfin on sortait de l'UE puisque rien de souverain n'y est réalisable, se recentrer sur nos spécifités dans un premier temps, les perfectionner dans un second permettrait d'envahir le monde bien plus facilement dans un troisième c'est sûr et certain surtout à l'ère d'internet qui repose sur l'image. Les riches européens gavés de subventions publiques ont totalement perdu le sens de la concurrence et de la compétition faisant que nous sommes nulles dans presque tous les dommaines sauf le bavardage, si on continue à suivre ces gens là qui n'ont aucune volonté d'ailleurs de nous guider où que ce soit là on est vraiment foutus.

Chaque année qui passe en UE réduit notre marge de manoeuvre pour notre avenir, l'UE est un cercueil, or nous sommes bien mieux équipés pour encore mieux nous débrouiller que les anglais mais encore faut il le vouloir, parce que vu le contexte d'imaginer une sortie de l'UE volontairement ratée afin de nous y enfermer à vie, vu le peu d'esprits qu'ont nos dirigeants du moment est loin d'être inimaginable. Regardez comme les politiciens anglais se sont massivement renouvellés du fait du Brexit. Il nous faut des dirigeants qui aiment leur pays et pas qui font semblant et non plus des pions de la finance.

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